Temps ordinaire – 25ème Semaine: Dimanche (A)
Publié le 19 Septembre 2026
La joie d’appartenir au Maître
Mt 20,1-16
La parabole des ouvriers de la vigne est souvent présentée comme un enseignement sur la justice de Dieu. Elle nous invite à examiner notre conscience, particulièrement la qualité de notre relation avec Dieu, avec les autres et surtout avec ceux qui servent à nos côtés. Pourtant, il s’agit avant tout d’une parabole du Royaume. Elle nous invite à découvrir le cœur de Dieu et à laisser sa manière de penser transformer la nôtre.
La première personne qui attire mon attention n’est pas l’ouvrier, mais le maître de la vigne. Il sort dès l’aube pour chercher des ouvriers. Puis il sort de nouveau à neuf heures, à midi, à trois heures et enfin à la dernière heure. Il ne cesse jamais de sortir. Il ne semble jamais se lasser de chercher quelqu’un à inviter dans sa vigne.
Ces sorties répétées nous révèlent quelque chose de très beau sur Dieu. Il n’attend pas passivement que nous venions à Lui. Il vient à notre recherche. À différents moments de notre vie, Il s’approche de nous avec des appels, des responsabilités et des possibilités de service différents. Pour Dieu, il n’existe pas de « mauvais moment » pour appeler quelqu’un. Même à la dernière heure, Il peut donner à une personne une place, une mission et une raison d’être.
Les détails du travail ne nous sont pas précisés. Nous savons seulement que tous sont envoyés dans la même vigne. Peut-être ce silence est-il significatif. Dieu ne confie pas à chacun la même tâche, parce qu’Il n’établit pas avec chacun une relation identique. Le Dieu de l’Alliance établit une alliance personnelle avec chacun de nous. Il confie à chacun une mission qui lui est propre.
Il n’est donc pas nécessaire de nous comparer. Je n’ai pas à me sentir supérieur parce que j’ai travaillé plus longtemps, ni à dévaloriser celui qui est arrivé plus tard. Devant Dieu, ma valeur ne dépend pas de ce que j’ai accompli en comparaison avec un autre. La question plus profonde est celle-ci : comment ai-je répondu à la mission qui m’a été confiée, et qui est le Maître pour moi ?
Saint Augustin nous rappelle que nous ne pouvons même commencer à aimer Dieu si Lui-même ne nous a pas aimés le premier. La source de notre amour est l’amour premier de Dieu et la grâce répandue dans nos cœurs. Peut-être est-ce là le véritable mystère de la vigne : avant d’être un ouvrier pour Dieu, je suis quelqu’un que Dieu cherche.
Puis vient le soir.
Les ouvriers sont payés en commençant par ceux qui sont arrivés les derniers. Les premiers s’indignent parce qu’ils se comparent aux autres. Leur problème n’est pas d’avoir reçu moins : ils reçoivent exactement ce qui avait été convenu. Leur tristesse vient du fait qu’un autre a reçu la générosité du maître. Celui-ci leur demande alors : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? »
Cette question touche quelque chose de très profond en nous. Nous pouvons servir Dieu fidèlement et pourtant devenir malheureux lorsque Dieu se montre généreux envers quelqu’un d’autre. Nous comparons les vocations, les ministères, la reconnaissance, les possibilités et même les grâces. Nous commençons à calculer ce que nous avons donné et ce que l’autre a reçu.
Mais le Royaume ne fonctionne pas selon la comparaison. Le Royaume est une relation.
Un autre détail me touche profondément. Lorsque l’intendant distribue le salaire, le maître semble absent de la scène. Pourtant, je peux reconnaître sa présence partout.
Je regarde ma vie et je découvre que Dieu m’a « payé » à travers tant de personnes. Mes parents, mes frères et sœurs, mes amis et tous ceux qui me sont chers m’ont donné des dons que je n’aurais jamais pu mériter. Les agriculteurs produisent la nourriture que je mange ; les artistes enrichissent mon imagination ; les professionnels rendent ma vie plus facile ; les enseignants m’aident à comprendre ; ceux qui sont restés à mes côtés dans les moments difficiles m’ont donné du courage. À travers d’innombrables personnes que je ne connaîtrai peut-être jamais personnellement, Dieu n’a cessé d’être généreux envers moi.
Le Maître peut sembler caché, mais sa générosité est partout.
Et puis, parmi tous les ouvriers, le Maître en choisit un pour avoir avec lui une conversation personnelle. J’aime m’imaginer comme cet homme. Pourquoi ? Parce que peut-être Dieu veut me parler personnellement : Ne sois pas jaloux. Ne te compare pas. Laisse-moi transformer ton cœur.
Avec d’autres, Il choisira peut-être de rester silencieux. Mais avec moi, Il peut décider d’entrer dans un dialogue plus profond. Si, en me souvenant de mes échecs, de mon manque de miséricorde, de mes moments de dureté ou des fois où j’ai manqué à ma mission, je prends soudain conscience que Dieu m’invite à me convertir, alors je ne dois pas avoir peur.
Peut-être que Dieu est venu me visiter. Quelle grâce !
Le cœur de cette parabole n’est donc ni le fait de donner ni celui de recevoir, ni le calcul du salaire, ni même simplement la question de la justice. C’est le Royaume de Dieu. C’est Dieu Lui-même. Il vient personnellement à notre rencontre et nous invite à participer à quelque chose qui Lui tient profondément à cœur : sa mission.
Il a besoin de moi pour être frère pour ma sœur, sœur pour mon frère, enseignant pour un élève, médecin pour un malade, ami pour quelqu’un qui est seul, compagnon pour celui qui cherche. Dans chacune de ces rencontres, le Maître peut venir à ma rencontre sous un visage inattendu.
Et peut-être que la plus grande grâce n’est pas ce que je recevrai à la fin de la journée. La grâce, c’est d’avoir été invité à entrer dans la vigne.
Sainte Thérèse de Lisieux l’a profondément compris. Sa « petite voie » était un chemin de confiance et d’abandon total à la grâce. Elle désirait simplement « travailler pour sa gloire, l’aimer et le faire aimer ». Pour elle, l’amour lui-même était la mission. Elle n’avait pas besoin de mesurer la grandeur de son œuvre ; elle avait seulement à aimer là où Dieu l’avait placée.
Cela change notre regard sur l’ouvrier de la dernière heure. Au lieu de demander : « Pourquoi a-t-il reçu autant que moi ? », je peux dire :
« Maître, donne-lui ma part. Il en a peut-être plus besoin que moi. »
Je sais que mon Dieu me donne ce dont j’ai besoin. Tout ce qui dépasse cela est un bonus. Et lorsque je regarde honnêtement ma vie, je découvre que j’ai reçu d’innombrables bonus : des personnes, des amitiés, des occasions, le pardon, des rencontres, des aides inattendues, des moments de grâce et simplement le don d’avoir été appelé à travailler dans sa vigne.
Que me faut-il de plus ?
Être ouvrier dans sa vigne, cela me suffit.
Être avec Lui, cela me suffit.
Vivre en Lui, par Lui et pour Lui, cela me suffit.
Et lorsque viendra le soir de ma vie, je ne veux pas me présenter devant mon Maître en comptant ce que j’ai fait. Je veux me présenter devant Lui avec gratitude : gratitude parce qu’Il est venu me chercher, parce qu’Il m’a appelé, parce qu’Il m’a fait confiance en me donnant une place dans sa vigne et parce qu’Il m’a permis de participer, même humblement, à son projet divin. Quelle joie merveilleuse simplement de Lui appartenir !
P. Terry Cmf.